"Pouvons-nous atteindre cet état où danser et prêter attention signifieraient la même chose?" - Daniel LINEHAM, chorégraphe

SE CONNAÎTRE ET SE RECONNAÎTRE PAR LE MOUVEMENT ET L'ATTENTION


Vous venez de visionner un montage vidéo d'une séance de danse entre l'enseignante et sa mère. Dans le texte qui suit, vous pourrez saisir un peu mieux la philosophie de mes cours, entièrement inscrite dans l'histoire de la danse contemporaine et pleine de gratitude pour les pionniers, ceux qui ont osé se considérer avant tout comme des êtres humains avant de se considérer comme des danseurs.

Beaucoup se retiennent de rejoindre mes cours de danse contemporaine parce qu'ils estiment ne pas être capables, être trop gros, trop vieux, pas assez souples... ou d'être du mauvais sexe, le sexe masculin. La danse contemporaine  dans les milieux ruraux, reste associée au spectaculaire, à l'excellence (un concept rattaché lui-même à l'urbanité). Comment en est-on arrivé là?

La danse contemporaine des années 60 (mais aussi antérieurement) est née d'un acte vital : la connaissance et la reconnaissance du corps. Le corps est le lieu de génération du mouvement. Chaque corps peut ainsi générer une danse unique et authentique.
La composition en danse contemporaine a restitué à ce corps l'Espace et le Temps comme matières d'études et de conscience.
Les cours ont préféré l'improvisation comme outil d'apprentissage plutôt que le miroir et  l'imitation des mouvements du professeur.
Enfin, la composition était enseignée comme l'outil primordial, un outil  existentiel de la présence, de l'énergie, de la communication. Pas de cours de danse sans cours de composition!

Par dessus tout, la danse contemporaine des années 60 s'opposait aux codes esthétiques de la danse moderne. Cette réaction est connue sous le terme de DANSE POST-MODERNE. Une de ses signatures: l'opposition au spectaculaire.

En effet, dès les États-unis des années 60, Anna Halprin et bien d'autres, se sont distanciés du spectaculaire. Pourquoi? Parce que la danse n'est pas qu'un art décoratif, qu'elle n'est pas un produit de consommation (tant pour les publics que les étudiants en danse) et qu'elle ne s'adresse pas qu'à une élite privilégiée en santé et en origine sociale.

Perverse Curating — bureauduroi: Yvonne Rainer's NO Manifesto Le No Manifesto d'Yvonne RAINER.

Ce tournant politique et esthétique constitue la base philosophique et pédagogique de mon enseignement.
C'est celui d'une sociologue-anthropologue et d'une militante qui a dansé et appris auprès de chorégraphes issus de la nébuleuse du post-moderne. Dans les masterclasses et morning classes des compagnies bruxelloises, il y avait des corps de tout âge, de toute condition et de toute origine. Nous utilisions notre sens du toucher, notre sens du mouvement et de l'équilibre pour nous sentir danser. Les pratiques somatiques, Alexander, Feldenkrais percolaient de toutes parts dans ces cours.

Mais, la danse contemporaine, pour le grand public, continue d'être associée au spectaculaire. De quoi ce phénomène procède-t-il? Pourquoi, 60 ans après l'émergence de la danse post-moderne, on en est encore à confondre la danse contemporaine avec un tour de passe-passe ou un tour de force? Le spectaculaire persiste et signe.

Le spectaculaire ne pense  pas. Hégémonique, il  domine naturellement les esprits en excitant en chacun des archétypes et stéréotypes qui organisent le monde et le dictent d'une manière irrévocable. "Panem et circenses", le spectaculaire serait-il le bras armé de la pacification sociale?

Dit autrement, le spectaculaire est sublime : il éteint la réflexion, il s'impose, il submerge les sens. Sur Instagram  et FB, nous sommes inondés par des prouesses physiques spectaculaires de danseurs  où la mise en danger du corps, couplée à la vitesse et la force musculaire, n'est pas sans rappeler une idéologie de la compétition, de la domination ou de la tyrannie du "Beau".

Même dans mon milieu professionnel, relevant des valeurs post-modernes de la danse, il persite un réflexe étrange dans la communication audiovisuelle des pratiques enseignées. Les vidéos présentent un montage bout à bout des passages les plus subjuguants. Est-ce là notre rôle? Vers quoi les logiques commerciales, la survie et la culture de consommation nous poussent? Quels compromis faisons-nous entre le désir d'attraction et l'objectivité?

Le spectaculaire est nécessairement sélectif et artificiel. On le voit opérer dans les Reels de pro de la danse. Le reel est une courte vidéo publicitaire compilant tous les aspects les plus tops d'un artiste. Pour le récepteur du reel, celui-ci influence la perception du travail, modifie le désir et les motivations de pratiquer et surtout: tue le Temps et l'Espace qui respirent à travers l'art du mouvement. Résultats: des néophytes, novices, amateurs (et publics potentiels des cours et spectacles de danse contemporaine) sont dupés.

Les professionnels et publics éduqués à la danse contemporaine ne seront sans doute pas gênés par ces manipulations visuelles, par  ce jeu du sublime. Ils sont privilégiés, ils connaissent les codes. Ce n'est pas le cas des personnes hors-champ de ce groupe social privilégié. Ce n'est pas le cas de la majorité des gens que je côtoie en milieu rural, en Drôme provençale. Eux, ils sont de facto exclus de la façon la plus subtile qui soit: ils s'auto-excluent, car non seulement, ils n'ont pas les codes de la composition mais, plus grave,  ils jugent leur corps. Alors que nombreux aspirent à danser, à s'épanouir dans le mouvement et à se relier via la composition, les pensées limitantes, conditionnées directement par le marché et les réseaux sociaux, font barrage:  Je suis trop grosse. J'ai un handicap. Je suis trop vieux. Je ne suis pas assez musclée. Je suis trop con.

Le sociologue Bourdieu aurait appelé Violence Symbolique, cette dynamique du biais informationnel, de l'identification et de l'exclusion qui sévit entre les privilégiés et les non privilégiés. Mon travail de pédagogue, même s'il n'en a pas l'objectif déclaré, tord le cou à cette violence symbolique. Autrement dit, mes méthodes s'adressent à tous et s'adaptent aux corps en présence. Et pour aller plus loin ensemble, j'aime vous entraîner à composer, à ce que vous teniez les rennes ou créez les règles du jeu. 

Œuvre de toute une vie, se confondant souvent avec elle, l'art de composer est ce qui me fascine le plus. La composition donne les clés existentielles du sens du temps, de l'espace, du corps et de la gravité. Autrement dit, elle donne les clés de compréhension et d'appréhension de tout dispositif humain ou non-humain. Elle donne du pouvoir.

Le pouvoir n'est pas dans la haute voltige. Il est dans la qualité de composer.

Si danser est une question de pouvoir alors c'est:

  • Le pouvoir de s'accepter;
  • Le pouvoir de l'Agir et du Non-Agir;
  • Le pouvoir de communiquer;
  • Le pouvoir de porter et de  recevoir le regard;
  • Le pouvoir de mesurer son énergie, son investissement, son engagement;
  • Le pouvoir de se sentir tout en sentant les autres;
  • Le pouvoir de lire une situation sans jugement;
  • Le pouvoir de saisir cette situation en regard du contexte actuel;
  • Le pouvoir d'être présent.