Je suis chercheuse/intervenante dans le double champ de la sociologie et de la danse. Profondément marquée par le courant post-moderne en danse et en philosophie, j'intègre le mouvement tant dans sa dimension esthétique que politique et sociale.  Ancrée dans une sociologie de la Traduction (Bruno Latour, Michel Callon), j'aime aborder les potentiels de reconstruction du lien social, les nouveaux imaginaires et la porosité des institutions dans une visée de justice sociale et environnementale.

Ma pédagogie en danse se fonde sur 15 années de formation et de recherche dans divers champs de la danse contemporaine et post-moderne: Release Technique, Contact Improvisation, Anatomie Expérientielle, Mouvement Authentique et la composition( voir l'encart Formation ci-dessous). Cette pédagogie vise la production de mouvements conscients et situés, en dialogue avec l'environnement social, naturel et technique. Cette conscience, si elle permet le jeu esthétique, est aussi porteuse de transformation personnelle et collective, via l'apprentissage des techniques de composition collective en temps réel. Dans le cadre d'intervention, ces techniques débordent le cadre artistique et ont une visée politique en donnant la parole aux acteurs, une parole incorporée, une parole d'action, de gestes, d'effort. Une parole de corps situés et en mouvement. Pour aller plus loin, j'associe aux techniques de composition en danse celles propres à la sociologie avec notamment la rupture épistémologique,  l'analyse en groupe (M.A.G.), l'écriture ethnographique. Mon projet Vestiges, en cours de construction, témoigne de cette perméabilité entre sciences sociales et arts performatifs.

En tant qu'intervenante pour des organismes, mes ateliers s'adressent aussi aux publics les plus éloignés de la danse, aux formateurs, éducateurs, ou accompagnateurs de publics fragilisés. En collaboration avec le personnel encadrant, les interventions reposent avant tout sur la constructions d'un cadre sécurisé afin de permettre l'expression des différences et différents. Que l'objectif final soit artistique, éducatif ou politique, je veille à ce que l'esprit Bottom-Up de mes dispositifs soit pleinement assuré et intégré à tous les niveaux d'action et de décision des structures sociales impliquées.

Danse et sociologie sont des modes de communication au monde au nom de paradigmes, de valeurs, de questions. Elles mettent en lumière les enjeux sociaux, environnemetaux et techniques. C'est pourquoi je propose aussi des médiations culturelles où le concept de culture n'est pas celui de la catégorie institutionnelle du même nom mais bien la Culture dans le sens des Cultural Studies : un tissu d'usages à la solidité variable et toujours en questionnement sur ses contours, sa perméabilité et son intégrité.

FORMATIONS

Concernant la sociologie, voir le lien suivant.

Concernant la danse, ma gratitude va à tous mes élèves et les enseignants suivants: Michelle DELAISSÉ et Elsa WOLLIASTON (1991-1997), Mario ZUCCONI, Victor LAUNAY, Maya BALAM MEYONG, Meytal BLANARU, Albert QUESADA, Anton LACHKY, Bud BLUMMENTHAL, Hayo DAVID, Fatou TRAORÉ, Ines CERA (2009-2015), Ray CHUNG (2015, 2019, 2020), Chris AIKEN (2015), Bruno CAVERNA (2015), David HERNANDEZ (P.A.R.T.S.  2015 et 2018), Nita LITTLE (2015, 2021), Victoria MARKS (2017), Joerg HASSMANN (2019), Jozef FRUCEK/ Linda KAPETANEA (2021), Yochiko CHUMA (2018).

RECHERCHES

Mes recherches actuelles portent sur l'anatomie, la musicologie, l'ethnopsychiatrie, la phénoménologie et les Performative Arts dans leurs liens avec les sciences sociales.

Par exemple, IKEBANA KINÉ, en collaboration avec Jean-Paul THIBEAU est un nouveau cap dans ma pédagogie de la composition et de l'intervention sociologique. On y trouve l'Ikebana, art floral traditionnel japonnais,  pratiqué dans sa forme pure puis mutante avec une formule rituelle collective innovante : Méta-Ikebana où performance et politique s'invitent et modulent l'expérience collective directement à partir de la présence et de l'action de chaque partie-prenante.

STRUCTURES LÉGALES

L’ASSOCIATION SOCIOLOGIQUE " RÉSEAU SI "


INFOS

L'ASSOCIATION POUR LA DANSE ET ARTS PERFORMATIFS " HOKOHI "

Hokohi est une association basée en Drôme provençale. Je m'y engage bénévolement depuis février 2020 pour les formations, interventions et créations dans le vaste champ du mouvement. Hokohi signifie Oui et Soleil en Warao. Pourquoi avoir choisi ce nom? Totalement improvisé et imaginé au départ!  C'est ensuite, en faisant une recherche que nous nous sommes rendus-compte de sa double signification auprès d'une culture qui nous est lointaine.

L'objet d'Hokohi est l'éducation à la danse, la réalisation de spectacles vivants et d’œuvres audiovisuelles mobilisant le corps en mouvement comme principal medium. Hokohi réalise aussi des interventions et médiations culturelles pour des institutions, associations ou sociétés privées en vue d'introduire la conscience corporelle et la créativité au sein de publics spécifiques et demandeurs. L'association propose des cours, stages et laboratoires qui s'adressent aux amateurs débutants, aux artistes et praticiens du mouvement ainsi qu'aux musiciens.

L'espoir d'Hokohi est que le mouvement, en deçà et par-delà la danse, devienne un facteur de conscience et d'émancipation pour chacun. Le rêve d'Hokohi  est de former une compagnie locale multi-disciplinaire (ou dédisciplinarisée) composée d'amateurs et de professionnels de tous bords.

RÉALISATIONS

Jubilee - FILM DE DANSE

Deux êtres cherchent à se joindre

Emboités l'un dans l'autre, goûtant à un lien secret

Deux rêves solitaires entre désir et colère

Idée originale : Hélène Marcelle // Chorégraphie et interprètes: Hélène Marcelle & Laurent Ziegler // Montage: Julien Marcelle // Camera : Arthur Ancion & Simon Pacoret // Musique: Loic Lefol // Étalonnage : Arthur Ancion, Bruxelles 2019.




MULLER #3 - Performance 

Je suis immense. Je suis brisé. On a volé mon génie.
Je vis ici, dans cette chambre.
Les docteurs sont corrects avec moi.

Qui peut piger la beauté du mouvement perpétuel?
Qui peut voir les étoiles comme je les vois?
Personne sauf moi, Heinrich Anton Muller, l'Inventeur

Idée originale Hélène Marcelle // Performeurs : Hélène Marcelle, Jérôme Porsperger, Marion Fougeret // Création sonore : Sabri Meddeb // Musique interprétée par le contre-tenor Jérôme Prosperger : "Music for a While", Henry Purcell //Cameras : Julien Marcelle //Photographie : Gilles Buyck

Muller #3 est une performance de danse, chant et geste. C'est un  triptyque sur la vie et la mort d'une grandes figures de l'Art Brut, Heinrich Anton Müller. Incarné dans un corps féminin et transposé en mouvements et musique, Muller#3 est une œuvre commanditée par le art et marges Musée, musée bruxellois pour l'art outsider.

LE DANCEFLOOR DU VERGER

L'espace est dédié aux pratiques relevant des arts performatifs, de la danse contemporaine, des pratiques somatiques et des pratiques méditatives/contemplatives.

MATERIAUX: Plancher en bois (panneaux OSB sur lambourdes) + un tapis de danse gris et blanc haute résistence.

SURFACE: 100m²

NOMBRE MAX DE PERSONNES: 15 personnes

ACCÈS: par le sentier du cimetière de Mollans ou celui du Roubion. Il se situe exactement dans le lieu dit "La Combe", entre le quartier du cimetière et la ferme du Roubion.

Contact : 00 33 7 54 36 91 53

BIOGRAPHIE 

Je suis née en 1980 dans le Borinage, une région jadis dédiée à l'extraction du charbon, pas loin de la frontière française dans cette partie francophone de la Belgique nommée Wallonie. Depuis le charbon, il ne s'était pas passé grand'chose. Les gosses du pays cassaient leurs vélos dans des friches hagardes et d'immenses terrains vagues. La culture se passait à la télé et les petites familles bourgeoises rentraient à la maison avant 20h. Je suis une enfant d'un pays gris, où le blanc et le noir se corrompent, où les valeurs se floutent et la dérision règne. Être née là, ça vous porte à sourire face à l'à peu près, et pleurer quand c'est beau. 

Les vingt premières années de ma vie sont un clair obscur où danser était déjà un joyeux pied de nez au gris qui tue. Née d'une mère enseignante et d'un père ingénieur, vivant dans un quartier post-industriel, je grandis dans un contexte social très diversifié, entre jeunes nantis d'un nom connu et petites frappes anonymes. Je grandis auprès des freaks, des laissés pour compte et de généreux illuminés à la nocivité variable. Je grandis sans m'en apercevoir. J'apprends sans retenir.

C'est difficile, de savoir quand la danse a vraiment commencé dans ma vie. Tout ce dont je me souviens, ce sont ces inlassables après-midi au son des vinyles de mes parents.  Tout y passait: de Temptation à Santana! Je dansais le poing levé avec un bout de nappe blanche accrochée au dos en guise de cape magique... Wonder Woman prête à foutre une raclée aux méchants qui voudraient arrêter la musique.

 

Un pas pour l'humanité

 Justicière, oui et non. “Tu ferais une bonne avocate” me disait ma grand-mère qui voyait dans l'élégance de cette vocation la possibilité de civiliser ma rage. Mais les injustices sociales ne me touchaient pas, ni même ne m'inspiraient. Elles étaient mon paysage quotidien. Je ne les voyais pas, je les vivais, moi qui n'étais pas tout à fait une fille ni un garçon, pas avec ni contre. En dehors pour mieux voir ou en dehors parce qu'exclue? Je ne savais pas très bien. 

Toute petite, je rêvais d'un monde de différences qui soudain se lèveraient un petit matin d'un seul pas. Un premier pas de danse, comme dans une pièce de Pina Bausch. Un pas simple mais qui dit tout. Un soulèvement pour tous : du difforme, du parfait, de l'indigène, de l'étranger, du vieux et du poupon. Pour aller où? Nulle part. A l'époque, tous les murs d'école disaient “No Future”. Donc, ce ne pouvait être qu'une danse. Danser n'est qu'agiter l'air autour de soi et puis partir, l'air de rien, disait le danseur post-moderne Steve Paxton. Alors, dans ce premier pas universel, tous danseraient puis tous disparaitraient. J'étais minimaliste, maximaliste, enthousiaste et désespérée. Si un mouvement devait naître, il serait tout sauf social, musical ou pictural. Ce serait une danse mondiale pour corps muets.

Moi révolutionnaire en jean taille small, je me retrouvais à 10 ans dans un cours de danse classique à essayer malgré moi d'être convenable. Concrètement, je m'évertuais à déplacer dans l'espace et le temps des parties précises de mon corps, sans que rien ne justifie, anatomiquement ou symboliquement, l'enchaînement de chaque mouvement. Pour moi, la danse classique, c'était comme assembler les pièces d'un puzzle là où elles ne peuvent s'emboiter. En plus, je ne voulais pas ôter mon tee-shirt qui masquait l'hypertrophie de mes premières côtes. J'avais honte de ma “bosse de devant”. Être une “belle petite danseuse”, non.. sérieux? C'était mission impossible dans un corps qui m'était déjà impossible! Comme il m'était interdit de franchir de nouveau le seuil de l'école avec mon tee-shirt, l'affaire fut classée sans suite.

Le Modern Jazz, lui, s'en foutait pas mal des canons du classique. Ça venait des States et ça sonnait dans ma tête comme “So What?” (“Et alors?”). Pourtant, même pédagogie désastreuse que pour le classique. On n'explique rien du mouvement alors que tout ce brol devait bien pourtant avoir une origine. Un relevé avec un poing tendu à l'horizontale ou une pirouette jambes jointes et fléchies... Oui, c'était signé Graham ou Ailey! Mais à l'époque, ignorante, je m'appliquais à reproduire, à exceller, à prendre ma place, comme sans doute, dans mon esprit, les vrais danseurs de Modern'Jazz le faisaient à New York. “Strike a Pose!”, disait Madonna. “Fais impression!”. Ok, et après?


Du feu à l'immobilité

Avec le début de l'adolescence, mon corps me parut de plus en plus suspect et peu disposé à quelque mouvement que ce soit. Pourtant, dans la famille de complexés qui est la mienne, on se dit de mère en fille : “quand tu cours, on ne le voit pas”. Aujourd'hui encore, je me murmure “quand tu danses, on ne le voit pas”... Voir quoi? Aucune idée. Un défaut physique? Une erreur de pas? Une cicatrice? Aujourd'hui, ce que je ne veux pas voir à l'intérieur est, ironiquement, la chose la plus visible de ma danse.

Donc, vers 13 ans, je pensais que la danse et moi, on était quitte. Jusqu'à cet été de 1995 où, par fantaisie, je me retrouvai parmi les élèves d'Elsa Wolliaston à l'Académie d'été de Neufchâteau, dans les Ardennes belges. Une semaine durant, la grande dame Noire de la danse afro-contemporaine a agité par dessus nos têtes et par dessous nos pieds son bâton de maître ou, plutôt, une vieille branche ramassée dans le parc du coin par mon petit frère, lui aussi participant de cet atelier. Bâton de mouvement et de fracas. Elsa, avec son corps immense, montrait de minuscules mouvements qui, une fois, transmis à nos cellules, nous transportaient jusqu'au bout de nous-même. J'avais 15 ans. En aparté, Elsa me dit un jour qu'il y avait quelque chose en moi. Je n'avais pas compris à l'époque qu'elle parlait de mon feu sacré.

 Au lieu de l'attiser, j'y versa de l'eau pendant 10 ans. J'avais oublié la danse ainsi que moi-même. En 2002, à 22 ans, j'obtins sans enthousiasme mon diplôme de journaliste. Fin de cette même année, mon corps s'immobilisa, morbide, perclus, battu entre quatre murs. Tout faillit s'arrêter pour de bon. J'y mis même une certaine détermination. Mais je restai en vie malgré moi. La mort ne voulait pas de moi.

Printemps 2003. Une fenêtre forcée. Un saut du second étage. Une fuite. Mes jambes à mon cou. Vous voyez? Moi, en pyjama. A moitié morte à moitié en vie... et ma famille retrouvée. On ne me posa aucune question. Je reprenais donc ma vie là où je l'avais quittée, à 13 ans. Résultat, moi et mes 13 ans d'âge mental, nous quittions la Wallonie pour Bruxelles. Je voulais devenir sociologue. C'était ma vocation, un “appel” dit-on en allemand. En 2007, diplômée, je bosse dans la recherche scientifique en sciences sociales et environnementales. Ça durera plus de dix ans. Dix ans à remuer Bruxelles de fond en comble. Dix ans à écouter des êtres humains de toute condition sociale, me raconter leurs enjeux, leurs épreuves, leurs conditions. Écouter la vie des autres et les porter à travers des concepts qui permettaient de pointer des dynamiques sociales, des tendances, des controverses. Porter la voix de tous sans jugement, ni hiérarchisation. La sociologie est une école d'humanisme pour celui qui la pratique et ceux qui la reçoivent. C'est drôle, mais, quelque part, j'étais devenue cette avocate dont me parlait ma grand-mère.

 Restait cette rage sourde, dans chaque cellule de mon corps. Une réalité ignorée tout au fond de moi. La danse fut, au début de mon cheminement, la possibilité de crier ce qui était étouffé.

 

Hijikata, l'Ayguemarse et moi

En 2009, mon regard croisa celui, sur papier glacé, de Tatsumi Hijikata, un des fondateurs du Butoh. Le photographe derrière l'objectif est Eikoh Hosoe. Leur collaboration dans les année 60' autour du projet Kamaitachi était un dialogue entre tradition et rupture historique. Le kamaitachi était, parmi les créatures du monde imaginaire rural japonnais, une sorte de fouine à la griffure mortelle. Hijikata incarnait cet animal, se baladant entre farce et terreur dans un petit village japonnais où les traditions étaient restées intouchées par la révolution technologique du pays. Le Butoh d'Hijikata posait une question essentielle à mes yeux d'enfant terrorisée par le nucléaire : “Est-il possible de danser après la Bombe? ”. Aux drames antiques et politiques du répertoire de la danse contemporaine venait s'ajouter celui d'une société du risque nucléaire. Le Butoh et ses origines formaient donc la plate-forme d'expression mais aussi le miroir de mes terreurs d'enfant et de jeune femme.

 Le Butoh était tellement sacré à mes yeux que je ne me suis autorisée une première danse qu'au bout de 6 ans de gestation et après une double rencontre: avec un photographe butoh et un paysage. C'était durant l'automne 2015. Le photographe, c'était Laurent Ziegler, basé à Vienne, photographe, élève et ami du maître butoh Ko Muroboshi. Le paysage, c'était celui de la Drôme provençale, et plus précisément, les bords de l'Ayguemarse entre Propiac et Mollans-sur-Ouvèze. Bien que je parcourais déjà depuis des années les Baronnies provençales en tous sens et y dansais, le butoh se manifesta finalement lors de cette conjonction. Quatre ans plus tard, Laurent Ziegler, en visite à Mollans me confiait ébahi : “les chênes et les vignes sont des danseurs butoh”. Pour ma part, ce sont les pierres, les rochers et les marnes qui m'inspirèrent le plus ainsi que la destruction de l'environnement par l'agriculture intensive. Une vraie partition pour incorporer par la danse les états contradictoires, entre beauté et saccage, de cette région du sud de la Drôme.  

 

Bruxelles, capitale de la danse  

En 2009, à Bruxelles, il n'y avait pourtant pas de “cours de Butoh”. Comment me suis-je nourrie? Je me suis rabattue sur les classes de danse contemporaine dans des écoles amateurs. Après quelques années, celles-ci eurent vite fait de me faire comprendre que mon approche de la danse devait se trouver un autre espace: en compagnie de danse, en master classes. Je ne pouvais plus venir en “amatrice” car mes questions relevaient d'une approche professionnelle. Dommage que les écoles amateurs et académie n'évoquent pas l'origine historique ou symbolique du mouvement ainsi que les logiques anatomiques!

 A l'époque des cours amateurs, un professeur m'avait repérée. Mon arthrite, insupportable les deux premières années d'apprentissage, disparut à la surprise des médecins spécialistes qui m'avaient condamnée à la chaise roulante. Je me retrouvais bientôt côte à côte avec mon professeur, comme une intarissable ressource énergétique et un support pour le groupe. J'entraînais la classe dans des rituels d'applaudissements telle une équipe de volley ball à la fin de l'exécution de séquences chorégraphiées. On criait lorsque nous nous élancions dans l'espace ou sautions à ras du sol. C'était du tapage, oui, mais du tapage pédagogique! Quand le prof était en retard, les filles me demandaient de démarrer l'échauffement. Je jouais le jeu à petite dose. C'était facile. J'adorais être à la fois apprenante et transmetteuse. Aujourd'hui, je me considère toujours comme enseignante/apprenante. Il devrait exister un mot pour nommer cette posture.

 
 

Danseuse? Jamais de la vie!

Quand j'étais gamine, à la question “que veux-tu devenir quand tu seras plus grande?”, j'avais répondu “je ne sais pas”. Mais, au fond, mon cœur répondait : “quand je serai grande, je serai ermite, soit un vieil homme seul dans sa montagne avec trois poules et deux chiens heureux d'accueillir celui qui s'est perdu”. Non, je ne voulais pas être danseuse étoile ou vétérinaire ou prof de gym comme Maman! Par pitié, non. Jamais je n'aurais voulu être danseuse un jour! Quelle horreur, me disais-je, ce déballage de clichés, de féminité improbable et de musiques pop! Il est vrai que c'était cet aspect-là de la danse que je voyais autour de moi, dans ma région.

 Pourtant, la Wallonie des années 80' et 90' n'était pourtant pas un chancre culturel comme je me plaisais à le dire adolescente. L'actuel directeur du Ballet national de Marseille, Frederic Flamand, s'était même établi à Charleroi en 1991, quittant le Plan K de Bruxelles, pour fonder la renommée compagnie de “Charleroi /Danses”. J'ignorais qu'en Belgique on considérait la Danse comme un art sérieux, réflexif, engagé. J'ignorais encore plus que mon pays, et en particulier Bruxelles, Gand, Anvers et Charleroi, allait devenir l'Eldorado de la danse contemporaine. J'ignorais même que, dans les années 60', la Belgique avait accueilli avec enthousiasme un certain Maurice Béjart alors incompris dans son pays d'origine.

 Mais, dès 2010, tout s'est accéléré. Bruxelles m'a happée dans sa programmation constante et tout azimut de performances de danse et de formations. P.A.R.T.S, Charleroi/Danses, la Compagnie Bud Blumenthal, Dans Centrum Jette était des lieux familiers et nouriciers. Le soutien financier et les subventions des associations de danse permit à tant d'amateurs et professionnels de se construire auprès des plus grands noms pour des coûts réduits, improbables ailleurs! J'étais bruxelloise. J'étais privilégiée. Comparé à la France, il n'y avait pas de centres nationaux chorégraphiques mais bien une incroyable diversité de compagnies polymorphes avec un sens aigu de la débrouille. Lors de rencontres internationales, dire que je viens de Bruxelles signifiait quelque chose car les gens savent combien cette ville-carrefour est prolifique et généreuse.

 

 Production artistique : improviser, c'est survivre

Donc, en Belgique, pas de centres ni d'écoles nationales mais bien une matrice versatile de créativité et d'hardiesse. La danse se faisait dans les lieux formels, informels et là où le mot “danse” ne se prononçait pas. Par exemple, je fus invitée par un musée d'art brut à produire une performance autour de Heinrich Anton Muller, diagnostiqué malade mental et pensionnaire dans les années 1920 à l'asile de Munsingen. Je me retrouvais moi-même, bâtarde et bigarrée, sans nom ni diplôme de danse, à gesticuler entre un contre-tenor et une chaise. Une danse improvisée car travaillée pendant des mois en tous sens, écrite et réécrite, retenue puis oubliée, par nécessité, la veille de la représentation.

En participant à la performance “Anatomie” d'Anne Juren, je n'étais qu'un corps immobile... Probablement la danse la plus épuisante que j'aie connue!  qui a pourtant opéré, en 40 minutes, un tour sur lui-même de 180 degrés avant de se faire dévorer par un soundscape suggestif. Ce n'était pas prévu. Mais, j'avais senti que mon immobilité était active. Même délibération spontanée pour le tournage de “Jubilee” où, privés de nos décors pour des raisons surréalistes, toute l'équipe a improvisé pour accoucher au final d'un inattendu manifeste du geste et du toucher. Pourtant, combien de semaines de travail de création et de balisage en amont de ce tournage! L'improvisation était devenue ma partenaire numéro 1. Et pourtant, il y a toujours un gros travail d'étude.

Quand j'écris, c'est pour mieux fixer l'intention. Celle-ci se transcrit dans une structure mêlant une description formelle du mouvement au sens qui l'anime et le justifie. Quand je danse, l'écrit n'a plus d'ordre ni de raison. Tout est incorporé. Je ne possède plus la chorégraphie, je suis le corps présent ici et maintenant. C'est le passage de l'Avoir à l'Être. Il n'y a plus de mots en moi, ni même d'intention. C'est un état de présence dans un espace et un temps. Mon passage à la Summer school de P.A.R.T.S, école d'Anne Teresa de Keersmaeker, a scellé en moi cette approche liant à la fois étude et improvisation consciente... ce qu'on appelle dans notre langage, la composition instantanée. Ma danse est alors un dialogue sur la géométrie et ses tensions formelles et symboliques. 

 En 2015, la rencontre frontale avec le Contact Improvisation modifie profondément mon rapport à la danse par le contact physique avec d'autres danseurs : portés, chocs, roulades, chutes. J'apprends à sacrifier ma gravité dans celle de l'autre. Je chute dans la chute de l'autre. Rien n'est écrit. A chaque instant le corps est surpris... la question n'est donc plus “suis-je prête à danser?” mais “suis-je prête à être dansée?”

Depuis, je vis la danse comme quelque chose qui, non seulement ne m'appartient pas, ni que j'incarne... Ce n'est pas l'avoir, ni l'être... C'est une communication pure. La danse est quelque chose qui se manifeste à travers ma relation aux autres danseurs, à l'espace, au temps et au public. Je suis passée de l'idée d'un corps agissant à un corps agi, fondu dans l'instant présent, sacrifié au vide, l'espace de toutes les mutations.

Cette nouvelle posture m'a permis de joindre mon identité de sociologue à celle de danseuse pour proposer des expériences à d'autres êtres humains. Je ne sais pas si on appellera ça des cours de danse, de performance... ou de communication. Cette pratique que je développe et transmets aujourd'hui trouve échos avec celles du bien-être, de la création artistique mais aussi de l'intelligence collective. En cette époque de reformulation de nos possibles, il m'est particulièrement délicieux de transmettre ma danse dans des espaces diversifiés et d'oser répondre aux invitations les plus inattendues. Qu'on ne se méprenne, les titres de mes cours sont volontairement des appellations standards... mais le contenu offert est à l'image de mon parcours et est ouvert aux apports de chaque participant. Un cours est, pour moi, toujours une proposition où se célèbrent les curiosités.